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On est con, quand on est petit

Un petit souvenir gênant qui remonte à la surface, telle une bulle dans la cuvette des toilettes de mon passé

(Polésie, quand tu me tiens…)

Qui, parmi les plus âgés des plus vieux de mes lecteurs, se souvient d’une série américaine fleurant le millésime 80s AOC made in USA qui s’appelait Les Petits Génies (Whiz Kids) ?

Cette série, dégoulinante de ricanitude reaganienne pur jus, racontait en 18 épisodes de 45 minutes, les zaventures palpitantesques d’un groupe d’ados passionnés d’informatique qui jouent les détectives dans la suburb de Los Angeles.

La série, qui n’a durée qu’une saison, a été diffusée sur Antenne 21 durant l’année scolaire 1984.

Très à la mode, le concept de la série reprend la recette des succès du moment, notamment celle de Wargame (1983), un soupçon des Goonies ou Explorers (19852 tous les deux), et surfe évidemment sur l’émergence de la micro-informatique domestique.

À cette époque, pour vous situer un peu le paysage, le premier Macintosh était commercialisé, le CD-ROM allait débarquer, le meilleur système d’exploitation disponible sur les PC était le MS-Dos 3, et le plus fun qu’on pouvait avoir à la maison était un Apple // ou un Commodore 64.

Rien que la galerie des personnages était un vadémécum des archétypes d’adolescents américains :

  • Richie, le personnage principal. 17 ans, vivant avec sa maman divorcée et sa petite sœur, crack d’informatique (on dirait un geek, voire un nerd de nos jours)
  • Hamilton, le copain sportif, athlétique
  • Jeremy, la tête brûlée du groupe (et accessoirement la caution ethnique de la série)
  • Lew, le comic-relief qui leur sert d’indicateur
  • Alice, la copine calme et réservée

Tourne autour de cette bande une théorie d’adultes plus ou moins réalistes, plus ou moins caricaturaux.

La belle équipe de winneursLa belle équipe de winneurs

Pourquoi je vous parle d’un temps que les moins que Milléniaux n’ont pas pu connaître ?

Parce que, grâce à elle, je suis parvenu à me ridiculiser en me croyant plus malin et plus classe que mes camarades de l’époque.

C’était au lycée. Nous étions un peu après le milieu des années 80, et l’informatique domestique3 en est à ses balbutiements. Si je n’écris pas de bêtises4, à cette époque-là, j’ai à la maison un ZX Spectrum (voir le QL) et j’ai sans doute encore mon brave et regretté Commodore 64. Je pense avoir également l’une ou l’autre des machines semi-pro que mon père, en avance sur son temps, dotait son lieu de travail.

Il y avait par exemple cet Apricot sur lequel je… ne faisais pas grand-chose à vrai dire, tant ces machines étaient limitées et à usage bureautique. Une fois passé la découverte de l’interface –Windows n’était qu’un gadget parmi d’autres, chaque fabricant inventait sa propre interface utilisateur quand il y en avait une– et fait joujou avec un tableur, un traitement de texte, ou –luxe absolu– un logiciel de dessin, il n’y avait réellement plus grand-chose à faire.

Exemple d’interface de traitement de texte (1983)Exemple d’interface de traitement de texte (1983) Exemple de jeu foufou de l’époque (1984)Exemple de jeu foufou de l’époque (1984)

(Vous inquiétez pas, j’arrive à l’affaire…)

On avait, surtout pour mon histoire, également l’accès à une imprimante. Et pas n’importe laquelle, car à l’époque, les imprimantes, c’était ça :

À quoi me servait-elle ? Là encore, à pas grand-chose. Il y avait bien un petit logiciel d’impression de bannières sous Ms-Dos, mais à raison d’une lettre par page, même à l’époque, on évitait de ruiner une ramette de papier Caroll ou un ruban d’encre, pour imprimer un truc aussi inutile.

Du coup, c’est quoi le rapport avec cette série américaine débile du moment ?

Dans pas mal d’épisodes, il y avait une scène (d’intro souvent) se passant dans l’école où les Whiz Kids étudiaient5. Dans la cour de récréation, tandis que les autres élèves « normaux » se lançaient des passes de foutebôle américain, Ritchie, notre héros geek binoclard, se tenait souvent sur un banc, une liasse de papier imprimante dans les mains, à déboguer6 à la main et au stylo des kilomètres de lignes de code.

Et, je trouvais ça über cool. Pour moi, proto-geek sans le savoir, la coolitude absolue, ça n’était pas de ressembler à Billy que je voyais passer dans le Club Dorothée, ou ce look néo-punk fleurant bon la rue de Los Angeles du futur 2019. Non. Pour moi, la coolitude serait d’être le mec qui reste dans son coin, à décrypter ce langage mystérieux et magique du code informatique.

Alors, un jour, c’est ce que j’ai fait.

J’ai imprimé un listing (sans doute récupéré dans l’un ou l’autre des numéros du regretté Hebdogiciel de mon pater), je l’ai fourré dans mon cartable, et je suis allé au collège, comme d’habitude.

Un listing, ça ressemblait à ça…Un listing, ça ressemblait à ça…

À la récré, tandis que mes copains faisaient des trucs de gamins de ces années-là7, j’ai sorti ma liasse de papier Caroll, un stylo, et je me suis plongé dans l’étude de ces lignes.

Il n’y avait rien qui clochait dans ce programme. D’ailleurs, je ne comprenais pas le quart des lignes de code imprimées. Ça avait beau être codé en Basic, j’ai toujours été nul en programmation. Non, tout ce que je me contentais de faire, c’était de parcourir ces lignes absconses d’un air pénétré par une science que je faisais semblant de maîtriser.

Je croyais avoir l’air cool. Et mystérieux. Et prêt à sauter dans une grosse Américaine en compagnie d’amis hétéroclites et pourtant déjà représentatifs de minorités, en route vers une aventure palpitante pour sauver un brave commerçant des griffes d’un golden boy sans scrupules. Ou un truc cliché dans le genre.

J’étais sans doute bien le seul à croire que je donnais cette image de moi.

Après un moment, un ou deux de mes potes d’alors se sont approchés, et m’ont demandé ce que je fichais. Évidemment, j’attendais cette question avec impatience.

J’ai dû répondre un truc plus ou moins tiré de la série8, en mode « Je dois finir de corriger ce code de jeu etc. »

Je m’attendais à des réponses impressionnées et des regards admiratifs. LOL, voire ROLF.

Ils se sont complètement moqués de moi. À raison, avec le recul. Je digère encore le ridicule amer de ma posture. Mais, sur le moment j’ai un peu craqué. Je suis monté dans les tours, je les ai traités de noms d’oiseaux9 et je me souviens assez clairement avoir tenté de distribuer des coups de pied dans les tibias. Je dis bien «tenté», vu ma maîtrise de la baston de cour d’école.

J’ai rangé mon listing et mon orgueil au fond de mon cartable. Le reste de la journée s’est passée, j’ai vite oublié cet épisode pathétique.

Mais, de temps en temps, cet outil formidable qu’est le cerveau humain se prend parfois les pieds dans le chaos de nos souvenirs personnels, et l’un d’eux remonte à la surface sans raison apparente, et il faut subir de revivre des moments pas toujours glorieux de sa vie.

Ce souvenir est remonté plus d’une fois. Mais l’envie d’écrire dessus est venue du fait que, maintenant, je m’en amuse plus que je me sens merdouilleux à repenser au petit con que j’étais à l’époque.

C’est parfois bon, de prendre de l’âge…
… je crois.



  1. Déjà, rien que de taper ce nom, je me sens vieuuuux…↩︎

  2. Oui, je sais, c’est sorti après, mais on est dans les mêmes tropes.↩︎

  3. Le terme PC (pour Personal Computer) n’est pas encore employé, et le Mac tel que vous le connaissez n’est même pas encore un concept.↩︎

  4. Des conditions s’appliquent, voir les CGU en bas d’article.↩︎

  5. Soi-disant, vu qu’on les voyait plus partir à l’aventure que rester à faire leurs devoirs, ce qui faisait inconsciemment rêver les crevettes franco-européennes que nous étions.↩︎

  6. Le terme n’était pas encore employé dans le langage commun.↩︎

  7. M’en demandez pas trop, je ne sais plus ce qui nous faisait kiffer la vibe à l’époque. Peut-être commenter l’un des derniers épisodes des Chevaliers du Zodiaque, ou jouer à un de nos Game’n Watch↩︎

  8. Sans aller jusqu’à pipeauter sur l’importance du truc, quand même.↩︎

  9. À l’époque, ça ne devait réellement pas être plus grossier que ça, en plus.↩︎

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