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Le petit voyage en Crète — Chapitre 3

Jour 3

La Crète – Jour 3La Crète – Jour 3

Grâce aux courses de la veille, on démarre la journée avec un petit déjeuner fait de jus d’orange frais et de pain grillé sur la chouette terrasse. Il faut faire un effort de volonté pour préparer les affaires et se mettre en route. On est en vacances ou non.

On saute donc dans la Kriti-mobile, en route pour le Stavros. Il s’agit de la région au nord-ouest de la péninsule de Chania. Outre ses plages et son paysage magnifiques, le Stavros est connu comme ayant servi de décors au fameux film de Michel Cacoyannis, Zorba le Grec, avec Anthony Quinn et Alan Bates.

Le Savros, au nord de ChaniaLe Savros, au nord de Chania

D’expérience, nous évitons toute la zone touristique, sans doute surpeuplée, pour continuer un peu plus loin, à la recherche du combo magique plage, ombre, et rien que nous. Bien entendu, réunir les trois relève de l’impossible, mais nous finissons par trouver tout de même un bout de plage sympathique, certes orné de sunbeds1, mais avec tout de même largement assez de place à l’ombre d’arbres pour être bien installés. À deux pas de la douche de plage, histoire de ne pas avoir trop à se brûler les pieds pour aller se rincer2.

On profite agréablement du bain, la mer étant toujours trop chaude, mais bien moins qu’hier. La baignade parvient à être rafraichissante. L’eau est également plus claire, ce qui nous permet, après avoir ajusté nos masques et donné quelques coups de palmes, de constater qu’il n’y a de toute manière rien à voir d’intéressant sous la surface. Ça devient une habitude, et c’est infiniment triste.

Bon, ça ne nous empêche pas, à un moment donné, de céder à la tradition qui consiste à abandonner toutes nos affaires sur place, prendre le minimum3 et aller se planter à une table de l’inévitable paillote pour y boire un truc frais.

Celle de la plage où nous sommes est pour le moins étrange. Les tables sont des tourets de câbles enfoncés dans le sable, surmontés d’un grand parasol4 décoré d’une citation inspirante mal orthographiée, et entourée de chaises dont les fins pieds s’enfoncent allègrement dans le sable, les transformant en mini-chaises assez inconfortables.

Apparemment, d’après l’accueil qu’on nous fait, la table centrale où on nous invite à nous caler sert de salle d’attente le temps qu’une table officielle se libère. Sans que l’on comprenne bien pourquoi, le fait qu’on veuille se contenter de boire accélère le processus. Cool.

Donc, nous commandons. Des frappés pour ma Douce et moi, des freddo pour Valérie & Pascal. Lorsqu’on nous apporte nos commandes, première surprise : pas de paille. Tout comme chez nous, le pays a commencé le virage de l’antigaspi plastique5, et où que nous soyons allés, on ne nous sert plus que des pailles en carton6.

Mais, là, le problème, c’est qu’on ne nous a donné aucune paille. Du tout. Et, si vous savez ce qu’est un frappé, vous savez également que ça ne peut se boire autrement qu’à la paille. Merdalors ! Donc, je bondis vers la paillote, et de mon anglais le plus franco-accentué, je demande poliment des pailles. La patronne me répond, dans son anglais le plus greco-accentué, qu’ils n’en donnent plus pour des raisons écolo-éthiques. Si, c’est vraiment la réponse que j’ai eue. J’ai pas négocié, à quoi bon ?

Bon, ben… on va les boire comme on peut. Et là, deuxième surprise bonus : nos frappé sont parfaitement ignobles. Mais vraiment. Je bois du frappé depuis que j’ai le plaisir de visiter la Grèce, quelque chose comme 17-18 ans. Et j’ai même ramené le matériel et la matière première pour en faire tout seul comme un grand à la maison. Je peux donc le dire sans hésitation : rater un frappé, c’est un exploit. Et cet exploit a été réalisé par cette petite paillote nichée au bord d’une petite plage quelque part au nord-ouest de la péninsule du Stavros, en plein milieu de la Crète. Chapeau !

On s’est demandé si nos frappés n’avaient pas été faits avec un café très différent7, comme un café filtre ordinaire ou un expresso. J’avais commandé un frappé au lait, donc le mien s’est avéré presque buvable par petites gorgées prudentes. Mais celui d’Helene est sketo ; sans sucre, sans lait, bref imbuvable. Bon, l’équipe freddo, de son côté, n’a vu aucun problème à boire leurs verres sans paille et sont retournés frétiller dans l’onde. Nous aussi, mais en boudant.

Quelque temps plus tard, un événement récurrent, quotidien même, arrive comme par surprise : c’est midi, il fait faim. Et là, un grand débat s’installe ; que faire quoi et où manger ? Plusieurs pistes sont mises sur la table en sable qui se trouve entre nous. Manger ici, à la paillote ; bouger à la recherche d’un restau pas loin (sans doute en se rapprochant du Stavros) ; aller chercher de la pitance à emporter, du style kebab, pizza, pitès ; faire des courses plus saines telles que pain, tomate, fromage, pour s’improviser un pique-nique en bonne et due forme.

Le résultat des débats sera donc le suivant :

  • Manger à la paillote : vu l’accueil et la qualité des frappés, au moins la moitié du comice n’est pas vraiment enthousiaste
  • Chercher un restau : il faut que tout le monde bouge, donc ça veut dire céder au tout-venant notre bout de sable ombrageux
  • Chercher un truc à emporter : l’idée séduit tout le monde
  • Chercher de quoi pique-niquer : l’idée séduit tout le monde, mais moins, certains par flemme, d’autres par déception d’une probable absence de gras8

Bref, la décision est unanime : allons chercher des machins à emporter. Après une longue partie de plouf-plouf-chi-fou-mi-courte-paille, c’est Pascal et Helene qui se dévouent pour partir en expédition. Les deux chargés de monter la garde au camp de base patientent en siestant, écrivant9, ou simplement en retournant se baigner. Parce que bon, on est aussi un peu là pour ça.

Quand l’expédition « Du gras pour Vincent » revient, c’est la douche froide. À l’étonnement de chacun, parmi tous les établissements qui s’honorent de sustenter le touriste Stavriote, on n’y trouve aucune sandwicherie, aucun kebab. Un seul restaurant fait des plats à emporter, mais en assiettes ou plats uniquement. Ce qui aurait impliqué les amener à la plage, manger avec difficulté et une notable absence de couverts, et ramener le plat fini au restaurant avant de partir. Donc, zut.

On reprend nos options, et on s’arrête vite sur la seule véritablement valable : allons manger à la paillote, et tant pis.

Donc, retour au pays des chaises naines. On s’installe et on attend la carte. Et là, je vais user abusivement de l’effet de mise en scène que permet les effets typographiques…

La carte. LA carte. La Carte. LAAAAAA carte !

Ils n’en ont qu’une ! Écrite sur une ardoise encadrée, elle circule de convive en convive, de table en table. Commander ne prend pas tant de temps que ça, mais arriver à chopper la tablette à moitié effacée par les multiples doigts qui pointent tel ou tel plat en disant « Hmmm je me demande si c’est sans gluten, ça… » ou « Chéri, tu sais ce que c’est une quou-rita-kiki ? » s’avère être proche d’un sport extrême.

Après avoir arraché le menu des mains griffues d’un touriste revêche, qui doit encore porter des marques de morsures sur les mains, nous parvenons à passer commande. Pour nous ce sera une salade red rabbit constituée de carotte et betterave râpés, graines de grenade et yaourt grec sur fond d’assaisonnement légèrement balsamiqué, et une aiguillette de poulet accompagnée d’un gratin de pommes de terre, oignons et poivrons. Le tout arrosé d’une bière qu’on nous dit être locale, ce qui signifie simplement qu’elle est brassée en Grèce. C’est déjà ça. Je ne peux pas, par contre, vous donner le menu que nos amis ont mangé ; je n’ai rien noté, et je n’en ai aucun souvenir10, mais ils ont bien aimé aussi.

Or, donc, finalement, on n’a pas mal mangé du tout, sans nous ruiner.

Repus, l’âme11 en paix, nous avons gentiment laissé glisser le reste de la journée en trempettes, discutailles et somnolences. Puis, vers 19 heures, nous nous décidons à plier serviettes et balancer nos affaires dans le vaste coffre de Blanchette.

Avant de revenir à notre location d’agios Onoufrios, Helene propose un crochet par un monastère. Depuis que je connais la Grèce, nous ne manquons pas de visiter les églises, chapelles ou monastères orthodoxes. Bien plus ouverts, accueillants, lumineux et jolis12 que leurs homologues de chez nous. Et, plein de chats. Ce qui ne gâte rien13.

Bref, nous voilà au monastère d’agia Triada, littéralement la Sainte Trinité.

Un patio du monastère, avec ses traditionnels chatsUn patio du monastère, avec ses traditionnels chats

Le monastère n’est pas grand, encadré d’hectares de vignes, et –parce qu’il n’y a pas de raison que ce soit autrement– sous un soleil de plomb. Après avoir payé notre écôt14, nous nous sommes baladés à l’intérieur, visitant d’abord la petite, mais majestueuse église au toujours impressionnant Christ Pantocrator.

La petite église au sein du monastèreLa petite église au sein du monastère

Puis, nous avons fait le tour du patio, commentant les cellules toutes neuves et pas encore terminées (avec une belle vue sur la vallée de vignoble) pour finir –classiquement– par la boutique de souvenirs et spécialités dans laquelle on a trainé un moment avant de s’en aller sans rien acheter.

Y’avait la clim, dans la boutique.

L’arrière de l’égliseL’arrière de l’église

Une autre vue de l’égliseUne autre vue de l’église

Nous sommes ensuite rentrés nous décrasser et nous changer, pour reprendre encore la route de Chania dans l’idée de visiter la ville, profiter un peu de ses quais, ruelles, terrasses et d’un restau soigneusement choisi.

Le début de la balade commence paisiblement, même si la chaleur nous assomme dès les premières minutes hors de la voiture. Nous nous garons au parking des remparts, là où nous nous étions déjà parqués pour le marché. Mais au lieu de remonter la rue maintenant déserte, nous bifurquons vers la place Splantzia où se trouve un joli minaret accolé à l’église Saint Nicolas.

Un minaret à ChaniaUn minaret à Chania

Ici a prit place une discussion animée entre Helene et Valérie à propos des minarets, beffrois et clochers que nous n’allons pas reproduire ici pour des raisons qui nous restent propres.

Nous sommes ensuite remontés vers le port, longeant les anciens hangars à bateaux du port vénitien, reconvertis en restaurants, lieux culturels et salles d’expositions.

L’entrée du port vénitien de ChaniaL’entrée du port vénitien de Chania

Admirant au passage, de manière ironique, les bateaux de pauvres amarrés le long du quai, nous longeons la rade, en admirant au passage les bains turques malheureusement encore fermés15, jusqu’à la position supposée du palais vénitien… que jamais ils ne trouvèrent.

Ensuite, nous avons fait une boucle par l’arrière pour revenir après une petite déambulation à notre point de départ, la place Splantzia. Entretemps, l’endroit s’est rempli, et depuis la scène qui en occupe une partie –et que nous avions à peine remarqués– un groupe balance de la skiladiko16 approximative, mais énergique.

Nous décidons tacitement d’une pause. La seconde partie de la balade nous a vu commencer à réfléchir à un petit restaurant sympa où finir la soirée. Malheureusement, ceux donnant sur les quais sont des usines à touristes qui ne nous attirent guère, et un bon nombre d’établissements situés dans les rues intérieures sont fermés17. Donc, lorsqu’on reviens à la place où a lieu le petit concert, nous sommes écrasés de chaleur, fatigués, affamés, assoiffés et légèrement énervés.

Finalement, tandis que Pascal décide de s’offrir une bière en gobelet plastique, Helene cherche sur son téléphone un endroit où se sustenter. Elle nous conduit donc à un tout petit restaurant de grillades juste au bout de la place. Une fois installés, on souffle un peu, la mauvaise humeur descendant d’un cran.

Il faudra attendre toute de même un peu entre le moment où on nous a donné la carte et celui de la commande. Mais, finalement, les néanderthaliens en nous se sont copieusement rassasiés de viandes grillées, de kebab et de saucisses locales, le tout rafraichi par ce qu’il faut de bière en pinte.

Donc, finalement, ça va mieux, et nous profitons presque de notre soirée 100% grecque, dans un bain de chaleur 100% anormal.

La soirée se termine en une dernière petite balade digestive le long de la jetée18 du port où, grâce à l’heure tardive et pour la première fois, nous apprécions enfin une baisse de la température propre à nous plaire.

Le port vénitien de Chania, la nuit. Cette photo est nulle parce que mon smartphone ne gère pas bien du tout les basses lumières. Donc, voilà. Cliquez ici pour envoyer votre soutiens sur www.uniphone27pourvincent.comLe port vénitien de Chania, la nuit. Cette photo est nulle parce que mon smartphone ne gère pas bien du tout les basses lumières. Donc, voilà. Cliquez ici pour envoyer votre soutiens sur www.uniphone27pourvincent.com

Après avoir soufferts et soufflés, nous remontons au parking, puis à la maison, pour re-re-re-prendre une douche, un verre ou deux d’eau fraîche, et le lit qui nous tend les draps.


Jour précédent — Jour suivant


  1. De ceux dont le parasol inamovible, petit et élégamment recouvert de paille de roseau, semble plus décoratif qu’efficace et s’acharne le plus clair de la journée à projeter une ombre à un mètre du sunbed. Qui, pour le coup, porte bien son nom.↩︎

  2. Ne croyez pas une seconde que c’était réellement calculé.↩︎

  3. Des sous pour les moins paranos, un sac plein de trucs du genre carnet d’écriture, carnet à dessin, liseuse, papiers, sous, smartphone, clés, codes de lancements nucléaires, recette secrète de la bougatsa, rapport sur les ovnis, pierre philosophale, etc. pour moi↩︎

  4. Qui fait de l’ombre, lui.↩︎

  5. Commencé seulement. Si y’a un effort sur les pailles, c’est loin d’être gagné côté sacs plastiques en supermarché.↩︎

  6. Je suis à 100% pour, mais il faut l’admettre ; entre le bas qui fond petit à petit et le haut qui n’a pas un contact agréable en bouche… Ben, je vais prendre l’habitude d’emporter avec moi une petite paille en inox, na !↩︎

  7. Le café frappé grec se fait avec un café soluble préparé exclusivement pour cet usage. On ne peut pas vraiment faire un frappé avec autre chose (j’ai déjà essayé), et ce café soluble est assez ignoble s’il est utilisé comme du café ordinaire.↩︎

  8. Il va sans dire, vous me connaissez, que j’étais dans les deux camps en même temps.↩︎

  9. Notamment les notes qui ont permis ce compte-rendu.↩︎

  10. Ce qui me permet de paraphraser le célèbre Henry Jones Senior ; si je prend des notes, c’est bien pour ne pas avoir à m’en souvenir…↩︎

  11. …et l’estomac…↩︎

  12. Ça n’engage que mon avis.↩︎

  13. Et m’a fait écrire une de mes nouvelles préférées.↩︎

  14. Hé oui, on finance la secte.↩︎

  15. Pour rénovations.↩︎

  16. La skiladiko est une branche du laïko, la musique traditionnelle populaire grecque. La skiladiko est la version variété, englobant les musiques « bon marché » destinées aux boites de nuit et aux radios passant du tout-venant. Littéralement, le terme signifie « musique pour chiens ». Un exemple ? Avec plaisir !↩︎

  17. Et ceux qui sont ouverts ne nous attirent pas plus que ça non plus.↩︎

  18. En face du quai, donc.↩︎

Dans les épisodes précédents… Le petit voyage en Crète — Chapitre 2 Le petit voyage en Crète — Chapitre 4
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