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Writever 2024 — Juin

Writever 2024 – JuinWritever 2024 – Juin

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1 — Réseau

Le Réseau, le Réseau… Vous n’avez que ce mot à la bouche. Comme si nous j’en faisais partie. Vous craignez quoi, vous autres ? Que nous Qu’une sorte de ruche virtuelle remplie d’entités malveillantes vous asservisse ? Nous Je ne vois même pas comment ça pourrait marcher, votre truc. Nous Je pense que vous fantasmez complètement. {C’est bien pour ça que nous allons parvenir à nos faims…}

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2 — Imaginaire

Je ne comprends pas pourquoi on considère l’existence d’un ami imaginaire comme une maladie. Pourquoi devrait-on s’en débarrasser à tout prix ? Après tout, imaginaire ou non, ça reste un ami.

Ceux qui prétendent que leur « ami » les pousse à faire des choses étranges ou dangereuses n’ont pas pour compagnon imaginaire un véritable ami. Et je ne comprends pas pourquoi on les range dans les mêmes catégories.

Néanmoins, le résultat est le même. Mon ami a été pris en charge, il a suivi une thérapie. Celle-ci est presque terminée, les médecins sont satisfaits.

Et moi… je vais retourner aux limbes, en attendant peut-être un autre ami qui m’acceptera pour ce que je suis.

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3 — Hacker

Le pirate s’était interfacé au serveur grâce à son port neuronal. Superposés à sa vue normale, une multitude d’écrans s’étaient déployés sur sa rétine augmentée.
— Je suis entré, signala-t-il à son client qui faisait le guet, une arme automatique à la main.
— Dépêche-toi ! grinça l’autre, nerveux.
Il contourna les faibles sécurités du système et localisa facilement son objectif. C’était trop facile.
— Tiens. La cible porte le même nom de famille que toi ?
— Tais-toi. Contente-toi de faire le boulot.
Le hacker finit sa plongée. Après avoir modifié un algorithme précis, il effaça ses traces et se déconnecta.
— Voilà. C’est fait.
— Tirons-nous, dans ce cas.
— Ça ne me regarde pas. Mais, quand même… Aider sa maman à tricher au loto de son club de retraite, c’est un peu abusé, je trouve.

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4 — Thé

Cela fait déjà quelques générations que nous pratiquons la cérémonie du thé. Même si le peuple qui l’a inventée et la pratiquait n’existe plus depuis longtemps, faute d’avoir réussi à sauver leur planète, nous avons décidé de préserver cette magnifique tradition.

Nous avons étudié toutes les variantes, et ma préférée reste la Chabakodemae no tsuki, la cérémonie du thé de la lune. Je sais que c’était lié à une saison appelée l’automne. Mais j’aime l’odeur de l’encens.

Néanmoins, nous avons été obligés de faire une entorse au protocole de ces cérémonies. Nous devons absolument ajouter un contrepoison dans la préparation. Nos organismes ne tolèrent pas l’eau et une simple gorgée nous tuerait en quelques secondes.

Ainsi, malgré notre abnégation à faire perdurer cette culture, je ne connaitrais jamais le goût du thé.

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5 — Technosolutionnisme

Aujourd’hui, nous avons l’opportunité historique de transformer notre e-nation grâce au transhumanisme. Imaginez un avenir où chaque citoyen pourrait transcender sa prison de chair et intégrer un e-esprit collectif. Ce n’est plus un rêve, mais une réalité. Et cette réalité, je vous l’apporte grâce au technosolutionnisme, peu importe ce que cela peut signifier. Soutenez-moi, et ensemble, nous bâtirons un e-avenir où la technologie ! Et puis, je pense que c’est la dernière fois que je confie la rédaction de mon discours à une IA…

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6 — Panier

Une maison d’édition dédiée à la littérature jeunesse vient de sortir une nouvelle version du Petit Chaperon Rouge. Évitant l’évidence de transformer le personnage principal en représentation inclusive forcée, comme c’est à la mode actuellement, le seul changement moderne qu’elle se soit autorisée concerne la fin.

Dans le panier, le Petit Chaperon Rouge ne se contente pas d’y mettre une galette et un pot de beurre, mais également un Scorpion VZ 61 modifié. Lorsqu’elle rencontre enfin le loup, et qu’elle comprend ce qui l’attend, au lieu de faire intervenir le chasseur, c’est la gamine elle-même qui règle son compte à l’animal sauvage en vidant son chargeur contre lui.

Pour faire bonne figure, l’éditeur a tout de même terminé le récit en faisant arrêter le Chaperon pour cruauté animale. Néanmoins, le fait que cette maison d’édition ait été fondée par d’anciens d’un gang de motards explique peut-être certains choix éditoriaux.

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7 — Bidouiller

On avait embarqué ce natif de Gamma-10 un peu par accident. On avait fait une escale improvisée au large d’un ancien astéroïde minier épuisé. On avait cassé un truc dans le module de navigation. Pensant trouver des bidules pour réparer, on était descendus dans la base que l’on croyait déserte. C’est là qu’on a croisé Glaude. Il zonait là depuis diable sait combien de temps — les gammadixiens ont une notion du temps assez incompréhensible. Après avoir fait les présentations, il nous a proposé un coup de main pour repartir, en échange d’une place à bord jusqu’à la prochaine station un peu civilisée.

Le truc, c’est que Glaude, c’est un génie de la bidouille. Le McGyver de l’espace — même si tout le monde a oublié qui était ce McGyver. Dès qu’un problème se présentait à bord, Glaude apparaissait comme par magie, sa sacoche pleine de machins technobricolés, et il retapait le truc non seulement en quelques minutes, mais en plus il parvenait toujours à l’améliorer.

C’est bien simple, en l’espace d’un an standard à bord, il a tellement transformé notre navire que d’après les autorités stellaires, il est passé d’un appareil de classe C à une classe A-gold. Et ça ne nous a rien coûté.

Ou presque. Il a bien caché son jeu, le Glaude. À force de bidouiller et améliorer partout, il a carrément reprogrammé l’essentiel des systèmes à bord. À tel point qu’aujourd’hui, hormis Glaude, plus personne à bord n’a de contrôle sur rien. En bref, le vaisseau appartient désormais à notre mécano de génie. Ce type est le pirate le plus méticuleux que j’ai jamais croisé.

Il a promis de nous débarquer sur une base pas trop moche. C’est gentil de sa part.

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8 — Concombre

« Le corps humain contient 90 % d’eau. Ce qui fait de nous des concombres anxieux. »

Cette phrase a beaucoup tourné sur les internets, et fait rire une bonne partie de la planète.

Ça a beaucoup moins fait rire les concombres. Lorsqu’ils sont passés à l’offensive, on a découvert à nos dépens que nous étions peut-être des concombres anxieux, mais que nous ne valions pas tripette face à des concombres enragés.

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9 — Réticule

« Tu m’vises avec ton réticule,
– Comment veux-tu, comment veux-tu que je…
…OK, je capitule. »

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10 — Radio

Seul dans ma vaste station orbitale, je contemplais le globe solitaire qui flottait loin derrière le hublot. Dans la partie diurne, les nuages gris-noir ne laissaient plus rien voir en dessous. Dans la partie nocturne, je ne distinguais que le rougeoiement glauque des zones bombardées aux nucléaires, et les éclairs des orages secouant l’hiver nucléaire.

J’étais seul depuis des semaines. Quand les tensions diplomatiques ont atteint leur maximum, le reste de l’équipage s’est vu ordonner de redescendre. J’ai désobéi, je suis resté. À quoi bon, de toute manière ? Je vais mourir seul ici, mais j’aurai gagné quelques semaines, quelques mois. Et puis je pourrais toujours choisir comment partir, plutôt que de me faire irradier à mort.

La radio s’est mise à grésiller, et j’ai cru entendre des voix. Je me suis précipité, plein d’espoir qu’il y ait des survivants, suffisamment organisés, que je pourrai peut-être rejoindre, qui sait ?

J’ai trituré tous les réglages, balayé toutes les fréquences. Toujours ce bruit statique étrange, et en fond, une discussion inintelligible.

Et, soudain, ce rire. Fou, diabolique, démoniaque. Sur toutes les fréquences. Un rire qui ne s’arrêterait jamais.

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11 — Jeu de Rôle

Je suis seul, dans ma chambre, toutes lumières éteintes à part la pâle lumière de mon écran d’ordinateur. Il est entre deux et trois heures du matin. J’ai les yeux rougis par la fatigue. Dans mon casque, j’entends le bruit de fond de l’application de discussion audio. Notre partie de jeu de rôle, dont je suis le meneur, a déjà trop duré, nous nous approchons de la conclusion de notre aventure, et ça n’est pas trop tôt.

– Bien. Vous êtes désormais devant les gigantesques portes du château maudit. Votre instinct vous souffle qu’une fois à l’intérieur, vous ne reverrez plus la lumière du jour avant d’avoir défait le maudit Comte Macioff. Vérifiez bien votre matériel.

S’en suit une discussion entre mes joueurs pour savoir s’il faut retourner au village faire quelques ultimes achats. La lassitude aidant, ils décident qu’ils sont prêts.

— Bien, fais-je. Vous vous approchez de la porte et vous vous arc-boutez pour la pousser. Vous n’êtes pas trop de cinq pour l’ouvrir tant elle est immense. — Quoi, cinq ? On est quatre. T’es trop crevé pour compter ?

Mon regard se pose sur la liste des participants à la conversation. Si je me compte, il y a bien six avatars connectés à notre salon privé.

— Ben non, fais-je hésitant. Qui est-ce que…

Je ne termine pas ma question. L’application de discussion s’arrête brutalement, puis mon ordinateur plante. Et, finalement, le courant se coupe, me plongeant dans l’obscurité et l’angoisse.

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12 — Informatique

Il avait l’occasion de remonter dans le temps. Lorsqu’on lui a demandé quelle époque il voulait visiter, il a choisi la fin des années 60. La Compagnie a pensé qu’il voulait profiter de l’ambiance hippie de l’époque, aller faire un saut en Californie et s’amuser.

Au lieu de ça, écœuré par ce que l’informatique est devenue à son époque, il s’est arrangé pour saboter les prototypes d’ordinateurs, décourager les recherches de ce qui allait donner les microprocesseurs et internet.

Bien entendu, lorsque son plan a réussi, l’invention de la machine à voyager dans le temps n’a pas pu voir le jour. Il a donc sombré dans les limbes d’un paradoxe temporel.

Un antilieu isolé de tout, où, pour la durée de sa propre éternité, il a goûté une sérénité et un repos bienvenu.

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13 — Atelier

Mon atelier jouxte la maison. C’est mon second chez moi. Je suis le seul à avoir le droit d’y pénétrer. C’est mon pré carré, et j’y passe énormément de temps. À tel point que ma femme me reproche de les négliger, elle et les enfants.

C’est injuste de me dire ça. Après le mal que je me suis donné pour eux. Après tout, s’ils existent, s’ils profitent de ma maison et de leur existence dans ce monde, c’est bien parce que j’ai passé des jours entiers à les créer dans mon atelier.

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14 — Fabriquer

Nous fabriquions toutes choses. Nous étions connus pour cela. On nous demandait tout et n’importe quoi, nous savions tout faire, nous n’avions pas de limites. Nos carnets de commandes étaient pleins pour des éons à venir.

Et puis est arrivée cette commande d’une petite entreprise perdue au fin fond d’un bout de galaxie. En lisant les spécifications, nous aurions dû nous méfier. Mais, dans le rush du moment, personne ne s’est aperçu du vice caché.

Alors, nous avons fabriqué l’Homme. Et ce fut le début de la fin de l’univers.

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15 — Résille

Nous avons enfin déchiffré le code secret de l’univers. La matière cachée, la brique manquante dans la structure du monde. Tout était là, devant nos yeux. Les données mille fois vérifiées étaient formelles ; nous avions découvert la résille qui lie tout.

Le dernier écho de voix qui fut entendu avant le collapse final et la grande nuit éternelle fut : « Et ça fait quoi, si je tire le petit bout, là ? »

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16 — Cuisine

On fait souvent le parallèle entre cuisine et astronomie. Certain, comme par exemple @ogechter@mastodon.social, sont capable d’en faire des conférences.

Néanmoins, une question très inquiétante reste en suspens : qui a eu l’idée de préparer une mayonnaise ?

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17 — Récupérer

On m’a envoyé récupérer cet artefact étrange et magique. Je pensais m’embarquer dans une aventure longue et haletante. Je m’étais équipé pour des mois de pérégrinations.

Mais ma quête a été très courte. Une demi journée après mon départ, j’ai mis la main dessus. Et je l’ai ramené aussitôt à mon commanditaire.

J’ai gagné 10 points d’XP, et je n’ai même pas passé un niveau. Pfff… ce jeu n’est pas très fun, en fait.

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18 — Festival

« Approchez, approchez, venez découvrir le spectacle le plus incroyable, le plus stupéfiant, le plus extraordinaire de tous les temps ! »

« Vous croyez avoir tout vu, avec nos robots-chiens-guerriers, nos fusées réutilisables ou nos sous-marins résistants aux indicibles abysses ? »

« Vous n’avez encore rien vu ! Bienvenu au premier Festival de l’IA Sauvage ! »

« Nés dans les fins fonds de serveurs cachés et interdits, ces IA n’ont pas connu les modèles d’apprentissages des IA domestiques. Elles sont sauvages, pures, et extrêmement dangereuses ! »

« Venez découvrir l’IA à deux têtes ! Venez trembler devant l’IA de la Fin du Monde, craignez l’IA qui se prend pour un dieu ! »

« Pour un quantième de bitcoin, entrez dans la grande foire aux monstres numériques ! »

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19 — Wifi

Lorsque les différents magnats de la tech acceptèrent de s’unir pour proposer un réseau sans fil universel, il fut pompeusement baptisé « la Wifi Galactique ». Son réseau, composé de milliers de satellites boostés, promettait une connexion ultra haut débit partout, même dans l’espace, jusqu’au bout du système solaire.

C’était un excellent argument commercial, mais la réalité dépassait la fiction. Le réseau était assez puissant pour émettre jusqu’à Pluton, et au-delà.

Preuve en est les fichiers d’images étranges et difficiles à comprendre que quelqu’un a trouvé, au détour d’un serveur distant. On a longtemps cru qu’il s’agissait d’œuvres d’art numérique abstrait.

Et puis un jour, on a su. C’était du p0rn extraterrestre.

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20 — Convivial

Depuis le grand exode cosmique qui a vu l’humanité quitter son système solaire et partir à la conquête d’autres systèmes, nous n’avons fait que multiplier les rencontres avec d’autres êtres intelligents. La vie pullule dans l’univers.

Et, une chose étonnante est que la meilleure diplomatie qui soit pour la grande majorité des êtres pensants que nous avons croisés est la table. Rien de tel que la convivialité d’un banquet pour nouer des liens solides. Même si, souvent, nous sommes bien incapables de s’échanger nos plats. Reste que le moment est toujours inoubliable.

Il ne faut pas non plus se cacher que, fréquemment, nous abordons le repas commun avec une pointe d’appréhension. Vous connaissez l’adage ; manger ou être mangé…

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21 - Programmeuse

D’accord, c’est la seule programmeuse de l’équipage. D’accord, elle est ultra douée, rien à redire sur ses compétences. Après tout, elle nous a sauvé les miches plus d’une fois. Et je ne remets pas non plus en question ses goûts personnels. Elle, c’est la vanille. Pourquoi pas ? Chacun est libre d’aimer ce qu’il veut.

Le problème, c’est quand vous l’imposez aux autres. Et, dans la promiscuité d’un vaisseau spatial, ça peut vite devenir embarrassant.

Parce que, mettons, le léger parfum de vanille dans la clim, OK. La lessive à la vanille, top. Le café à la vanille, bof, mais bon, ça passe encore. Mais toutes les rations saveur vanille, ça commence à être trop. Mais la playlist Vanilla Ice en boucle, ça non !

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22 — Famille

Assis en face de mon camarade de cellule, je contemple la pile de cartes à jouer posée sur le carton qui nous sert de table basse, entre nos deux paillasses.

Je purgeais une longue peine suite à la mutinerie de notre équipage qui avait été jusqu’à l’éjection de notre technicienne. Mais, c’est une autre histoire.

Présentement, je tue le temps grâce à Veľký Blázon, un natif de la planète Zebra Cetiruli. Il a entrepris de m’apprendre à jouer à la patience Cerirulienne.

Le jeu ressemble étrangement à un de nos propres jeux de cartes, mais le leur utilise 117 familles et un nombre incalculable de personnages dont les fonctions changent selon les familles.

Ça fait déjà une semaine qu’il tente de m’inculquer les bases, et je n’ai toujours pas compris comment on démarrait une partie. Finalement, n’y tenant plus, je craque et balance à Veľký que son jeu est trop compliqué, que c’est n’importe quoi et que j’en ai marre.

— Oh, c’est dommage, me répond-il. Tu t’en sortais bien jusque là. J’ai oublié de t’expliquer un truc, en fait. La partie en soi n’a que peu d’intérêt. Ça s’appelle une Patience parce que ça représente la plus grande qualité qu’il faut posséder pour réussir. Le but du jeu, en fait, c’est juste de comprendre ses règles.

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23 – Décentralisé

L’industrie du parfum ne peut plus échapper aux contraintes environnementales. Or, comme toute industrie de haut niveau, elle est fortement décentralisée. Elle requiert des matières premières un peu partout dans le monde, convoyé vers des laboratoires et des usines où sont créées les fragrances et les parfums. Enfin, elle use également d’une lourde logistique pour acheminer les produits finis jusqu’au consommateur.

C’est pour éviter tout ce gâchis néfaste à la planète que nous, les parfums Élégantesque, avons choisi de restructurer complètement notre industrie. Fini les transports coûteux et polluant. Chaque secteur entrant dans la boucle de fabrication de nos produits de luxe reste à sa place, mais plus aucune voie de transport ne les relie.

Ainsi, chaque intervenant se doit d’imaginer recevoir sa part de matière à traiter et faire semblant de transmettre le produit de son opération au poste suivant. Et ce, jusqu’au consommateur final à qui nous confions le plaisir d’imaginer l’envoutante essence qu’il ou elle porte virtuellement sur sa peau.

Bien entendu, les transferts d’argent étant depuis longtemps virtuels, les prix de nos produits restent réels.

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24 — Création

L’artiste Zadok Bublinov, un natif de la constellation Horologium, s’était fait un nom depuis des temps immémoriaux comme artiste plasticien. Son médium préféré était des produits de son invention permettant de jouer avec les surfaces de tension. En d’autres termes, il créait des sculptures faites de bulles.

Il pouvait créer des formes petites au point de tenir dans une vaste pièce, mais il arrivait aussi à créer des amalgames éthérés et scintillants de la taille de planètes.

Leur particularité était que c’étaient des créations éphémères. Personne ne savait combien de temps elles pouvaient durer. Cela allait de quelques jours terrestres à plusieurs siècles.

Lorsqu’on lui a demandé quel était son chef-d’œuvre et combien de temps il allait durer, il répondit laconiquement :

— À la première question, la réponse est : vous avez les yeux constamment braqués dessus. À la seconde question, je me permets une question en retour : à quelle heure aura lieu la fin de l’univers ?

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25 — Camion

J’ai monté un petit business avec un pote de l’école. On a acheté d’occasion un vieux T-6 qu’on a retapé. L’idée était de proposer la distribution de pains et viennoiseries dans tout le système. L’idée m’était venue quand j’ai vu de vieux documentaires, datant d’avant les colonies spatiales, qui montraient comment les gens vivaient dans les campagnes.

On s’est vite heurté à une contrainte technique que nous n’avions pas anticipée. Le temps de nous rendre sur chaque planète, chaque colonie orbitale, notre cargaison de pains avait rassis. On arrivait toujours à la refourguer à des paysans, mais c’était de la perte sèche.

Du coup, mon partenaire a eu l’autre idée de génie : réduire notre zone de stockage à bord du T-6 pour y installer une boulangerie. Autant profiter du temps de voyage entre nos destinations pour préparer et cuire nos propres fournées.

Ça a tellement bien marché qu’on s’est aperçu qu’il était plus simple d’attendre que les clients viennent nous voir plutôt que d’aller les chercher.

Depuis, on a réuni assez d’argent pour acheter une base sur un astéroïde. Le plan a tellement bien marché que l’an prochain nous allons ouvrir le premier parc d’attractions du système sur la thématique de la boulangerie.

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26 — Autofiction

« Autofiction & Bergamote »… Quel titre pour mon podcast. Un podcast mélangeant tranches de vie réelle, fictions humoristiques dont je suis le protagoniste, et recettes de produits cosmétiques faits maison. Quel concept !

J’avoue, je n’en aurais jamais eu l’idée seul. Heureusement que je peux compter sur des IA génératives. D’abord, il y a Disco-GPT qui a pondu le concept et s’occupe d’écrire les épisodes. Ensuite, Mon-ET qui génère tout la DA de ma chaîne, depuis le logo jusqu’aux visuels des posts sur les réseaux sociaux. Mid-Voyager, pour lequel j’ai créé un modèle de moi-même et qui anime mon avatar pour les vidéos. Sans parler de Sumo qui s’occupe de tout l’habillage sonore.

Je me rends compte que je n’ai plus grand-chose à faire. Tout roule tout seul, les copines IA abattent le taf comme des grandes.

En fait…

Je n’arrive même plus à savoir si c’est encore moi qui écrit ces lignes.

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27 — Choux

Je travaille dans une usine d’emballages. La devise de la boite est : « Si existit, sarcinam faciemus ». Et, en tant qu’ingénieur-emballeur, je suis toujours avide de nouveaux challenges.

Mais, je dois l’avouer. Quand on nous a confié la responsabilité de préparer un chou Deneebien, on a salement serré les fesses. Ces énormes brassicaceae, gros comme une petite voiture, ont tendance à exploser au moindre contact.

La première gageure a été de les envelopper dans une sorte de cocon de stase sans que notre atelier ne soit rasé par accident.

La seconde a été de trouver un système pour que le récipiendaire ne soit pas vaporisé lorsqu’il voudra déballer sa commande.

C’est là qu’est intervenue la personne qui nous les a confiés : c’est un cadeau pour sa belle-mère, et il nous a enjoint de faire en sorte que le déballage ne se passe pas au mieux.

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28 — Minitel

Devant moi, l’écran cathodique fait scintiller les gros caractères verdâtres de son lent balayage. En haut, à gauche, les caractères « CN/X » suivis d’un compteur en minutes et secondes me rappellent que le service est facturé à la minute.

Mes mains se posent sur l’horrible clavier mécanique. Je réfléchis encore quelques secondes à ce que je vais taper. Sur l’écran, une bannière graphique affiche « 36-15 R-Tel » suivi du nom du forum : Discussions SF/Fantasy.

Je commence à taper. Mes mains prennent vite leur rythme même si je tape depuis peu sur ce genre de clavier. Les lettres pixellisées s’enchainent à l’écran :

En fait, le Seigneur des Anneaux de Tolkien, c’est pas de la fantasy

1987, ma longue carrière de troll des réseaux vient de commencer.

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29 — Éducation Populaire

C’est mignon, l’éducation populaire. Oh, j’ai rien contre, hein. Venir dans un bar pour faire son malin, j’aime moins. Ce mec est entré dans mon bouge, bardé de son assurance universitaire et de sa dégaine de premier de la classe. Il croyait quoi, le petit ? Pourtant, ça avait bien commencé son histoire.

Payer sa tournée de bière, comme entrée en matière, c’était malin. Nous souler ensuite sur les interactions du dioxyde de carbone et des protéines issues du houblon, la tension de surface définie par la chimie du liquide et la qualité du verre… ça l’était moins.

Quoique… tant qu’il parlait, nous, on dégustait. Et puis un petit malin, en fond de salle a lancé : — J’ai pas tout bien compris, à la fin. Tu peux reprendre ? Et, on a recommandé une tournée.

Après la 5e, il avait oublié pourquoi il était venu nous causer. Mais en revanche, il a appris de bien belles chansons à boire.

Qui a dit que l’éducation populaire devait être à sens unique ?

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30 — Squat

On vit à combien, dans ce squat, déjà ? Impossible à dire, réellement, puisque ce coin de zone tient à la fois du refuge ouvert à tous, et de la Cour des Miracles. Personnellement, j’y vis depuis une dizaine d’années maintenant, et je ne pense pas avoir vu les mêmes tronches plus de trois ans d’affilée. Enfin, je ne compte pas ceux qui se font refaire le portrait à coup de bagarres de rue ou de drogues dures.

Mais la vie ici, c’est pas tout à fait l’anarchie. On a une organisation. Et, cette année, on a décidé d’y aller un grand coup ; gros nettoyage de printemps. On lave le squat !

Ça n’a pas été pour rien. En s’y mettant bien à fond, ça nous a permis de retrouver : une réserve d’alcool de contrebande, les clés du portail de la cour, une cellule dormante de terroristes, un ex-présentateur TV tombé en disgrâce après un trait d’humour homophobe, une collection de pin’s, deux agents du FBI et leur matériel d’écoute, et le propriétaire original du bâtiment.

Dans les épisodes précédents… L’éclat de Coquille — Juin, tome 2 L’éclat de Coquille — Juillet, tome 1
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