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Salut, Dave

Je ne peux pas commencer cette lettre de la manière traditionnelle, attendue. De même que je ne peux pas la rédiger au passé. Le passé, c’est pour les souvenirs, et je compte te garder bien vivant encore longtemps.

J’ai appris la nouvelle il y a deux jours. Martre m’a appelé. J’ai imaginé un instant qu’il cherchait à me joindre pour me proposer de travailler avec lui. Ça aurait été logique, après mon retrait de Facebook, puisque c’est par là qu’on communiquait le plus facilement. C’est aussi par là que je prenais de tes nouvelles. J’y ai cru, une fraction de seconde. Et puis, j’ai très vite compris que ça n’avait rien à voir. Il ne pouvait y avoir qu’une seule raison à ce genre de coup de fil. Après tout, il ne m’avait pas appelé depuis… J’ignorai même qu’il avait encore mon téléphone.

Il m’a donc annoncé que tu avais arrêté de te battre. Que ton corps avait fini de lutter.

Je crois, sans en être certain, que j’ai eu ce réflexe étrange de ne pas réagir quand j’ai parlé avec lui. J’ai caché mon émotion. Pour ne pas l’embarrasser ? Pour faire le grand garçon ? Peut-être. Mais, surtout, je crois que je ne réalisais pas bien encore. L’information a continué de faire la toupie dans mon oreille avant d’atteindre le cerveau.

Mais je me trompe peut-être. J’avais peut-être la voix qui chevrotait, le ton hésitant, va savoir ? Avec la voix de merde que j’ai, même en me ré-écoutant je pourrais encore douter.

J’ai donc attendu que mon cerveau traite l’information. Ça a pris quelques heures, je crois. Et, j’ai pleuré.

Il y a tout un tas de croyances, d’idéologies, parfois nauséabondes et parfois bienveillantes qui te racontent que le chagrin n’est pas de mise dans ces moments-là. Dans l’absolu, c’est peut-être vrai. C’est facile de ne pas être touché de loin. Mais, quand c’est une part de toi qui morfles, on se dit quand même que tout ça, c’est des conneries, et on se doit, rien que pour pouvoir respirer, laisser se délier la boule d’angoisse, de peur et de tristesse qui s’est logée dans ta gorge ou ton vendre.

Donc, j’ai pleuré, mon pote.

J’ai pleuré à l’idée de ne plus te revoir. J’ai serré les poings parce que je suis salement hypocrite, aussi.

David, toi et moi on a partagé un bureau dans les locaux de la CPAM d’Arras pendant quelque chose comme trois ans. Comment a-t-on fait pour s’entendre aussi facilement ?

Parce que, quand je me projette à cette époque, j’ai le sentiment que tout nous séparait.

Avec ta coupe de minet, tes fringues mode, ton amour du foot et des sorties, tes goûts musicaux, on est comme deux opposés. Moi, je me fiche de savoir à quoi ressemble ma tignasse, je m’habille pour avoir chaud, je déteste le foot, et je sors peu.

Et pourtant l’alchimie a fonctionné. On s’est très vite entendus, on s’est très vite trouvé des conneries à filmer, à raconter, à faire ensemble. Jamais les 9 heures de route pour aller chaque année à Port-Leucate ne m’ont paru interminables1, parce qu’on avait toujours des conneries à se raconter, des projets à élaborer.

(David, relevant la tête de derrière son ordinateur)
— Vincent, tu connais un Michel, ici ?

(Vincent, après un moment de réflexion)
— Heu… Y’a pas un Michel quelque chose à la prévention, en bas ?

(David)
— Ah, ben, parfait ! C’est la saint Michel aujourd’hui. Alors… Apéro ?

J’ai repassé les moments de tournage pro que nous avons fait ensemble, accompagnés par notre chaperon, notre boss, le «Belge» Pascal. Là aussi nous sommes très différents, et du coup complémentaires. Nous n’avons jamais de conflits, de hiatus pour bosser ensemble.

Mais, c’est une de tes caractéristiques, un de tes talents ; tu t’intéresses à tout, et surtout à tout le monde.

Autant, moi, je me donne l’impression d’être un pro, je viens, je prépare mon matériel, je tourne, je range. Ce qui s’est dit ne me regarde pas, ne m’intéresse pas. Je laisse à Pascal & co le relationnel, le contenu de nos captations.

Pas toi. Toi, tu écoutes, tu parles aux gens, tu poses des questions. Moi, le fonctionnement interne des institutions dans lesquelles nous étions appelés à filmer me passait par dessus la tête. Pas toi. Ta curiosité permanente te fait parler facilement avec les gens, et ils t’apprécient pour ça.

Je n’en suis jamais jaloux, parce qu’en fait tu le fais aussi pour moi. Nous sommes un binôme qui fonctionne bien.

Et je ne parle pas de ton inépuisable énergie. Toujours partant pour tout, plein d’idées, plein de projets2.

Où qu’on nous envoie en mission, peu importe le temps de route, le temps à passer en montage de matériel, le temps de prestation, tu as toujours ce trop-plein d’énergie à dépenser, comme si tu avais pu savoir…

Sans parler des mille vies que tu as eues avant qu’on se rencontre ; barman en Espagne, scout… Tu as toujours des tas d’anecdotes incroyables ou rigolotes à raconter, avec ta manière bien à toi qui fait que le plus anodin des événements fera rire ton auditoire.

Ma douleur, maintenant, date en fait d’il y a trois ans, quand je suis venu te voir. Il m’a fallu apprendre que tu étais cloué dans ton fauteuil pour me décider à reprendre contact. Parce que je suis un sale hypocrite.

J’ai passé quelques heures avec toi. Tu étais épuisé, mais on a beaucoup parlé. Surtout toi, encore une fois, quand bien même ça te coûtait beaucoup. Tu m’as replongé dans ces moments de notre vie en commun ; McGyver, Port-Leucate, Monsieur Pignole, le Studio 12

« Qu’est-ce qu’on s’est amusés ensemble ! » as-tu conclu. J’ai dû hocher la tête, muet de chagrin. Parce que nous savions tous les deux que c’était une forme d’adieu qui taisait son nom.

Tu as ajouté cette phrase, également, qui pèse sur mon cœur aussi lourd qu’un poids de plomb ; « Je ne me suis jamais tant battu de ma vie. Tu ne peux pas savoir comment je suis fatigué. »

Je suis resté encore un moment, jusqu’à ce que tu sois trop épuisé de m’avoir parlé. Je me suis levé, je t’ai embrassé le front et je t’ai dit : « Je revient le plus vite possible. ». Et, je suis parti.

C’est sans doute le mensonge le plus monstrueux que j’ai proféré.

Je suis sorti de chez toi. Je suis remonté dans la voiture. J’ai conduit pendant quelques minutes, avant de me garer. J’avais les mains qui tremblaient, la gorge complètement nouée. Alors, j’ai pleuré.

Je ne t’ai pas revu, David. Je suis resté terré dans mon sud confortable. Je n’ai pas osé remonter te revoir. Parce que je suis un sale hypocrite.

Tout ce que je peux faire, c’est t’écrire pour te garder vivant dans ma tête et dans mon cœur.

Tout ce que je fais, c’est souhaiter que tu trouves encore des occasions et des gens avec qui te marrer.

Merci pour tout, David.


  1. Sauf, bien entendu, quand tu mettais une radio chiante et que tu t’endormais après, me laissant seul conduire aux piaillements de chanteurs sans talents.↩︎

  2. Dire que je n’ai même pas vu ton comptoir équipé d’une tireuse à bière parce que j’étais déjà parti dans le sud.↩︎

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